Vendredi 1er août

Kayak de mer à Terre-Neuve

INDEX

Journal de bord


CARTE            

Fox Island à Grey River (Gulch Cove)


Ciel dégagé, vent léger et houle du sud-ouest.  Premier quartier.

West Point, Bay de VieuxAprès le petit déjeuner habituel (on ne s'en lasse pas), nous levons le camp sans oublier de préparer nos 2 litres d'eau chacun avec un peu de jus en poudre. Nous quittons Fox Island à 10h10 en flottant sur une eau limpide qui nous permet de voir clairement le fond à plus de 5 ou 6 m. 

Sachant que nous arrivons sur la partie la plus exposée de la côte et que les falaises granitiques ne nous donnerons pas d'abris cet après-midi, nous faisons une pause à 12h juste derrière West Point, à l'entrée de Bay de Vieux. La houle qui contourne la pointe vient rouler sur les gros galets de la plage. Le petit étang croupissant juste derrière elle grouille de moustiques.  C'est quand même mieux que des rochers battus par les vagues.  Nous sortons le sac réservé aux petits pic-nics du midi qui est placé dans le compartiment avant de mon kayak, facilement accessible mais bien au sec. Selon l'inspiration du jour, ce sera du poisson assaisonné en conserve (sardines au citron, maquereau au curry...), une barre énergie, des carrottes crues, une pomme et un peu de jus.

Nous repartons une heure plus tard et longeons les falaises ininterrompues jusqu'à l'entrée de Grey River. Cette ouverture étroite dans les falaises serait pratiquement invisible si ce n'était de la bouée et du phare qui l'annoncent.  Le village de Grey River lui-même, blotti au pied d'une falaise boisée à deux kilomètres à l'intérieur de ce canyon, est caché jusqu'au dernier moment par la courbure du rivage. Nous nous collons à la rive pour éviter le flot de la marée qui sort comme une rivière et nous profitons du vent qui nous pousse pour avancer sans effort sur les contre-courants.


Aucun signe de vie à première vue.  Des bateaux de pêche sont amarrés le long de la rive, du linge se balance sur un fil, un bruit de moteur et, de plus près, des bruits de voix...  Il est 15h passé quand nous tirons les kayaks sur les cailloux sales de la rive à coté du quai public.  Une petite fille vient nous examiner avec curiosité et nous adresse un déluge de questions presque incompréhensibles tant son accent est fort. 

Grey River
Grey River

Grey River abrite 110 habitants environ, avec sa petite école, son église et son bureau de poste.  Il n'y a ni rue ni voiture à l'exception de deux camionnettes sur le quai.  Leurs chauffeurs profitent du passage hebdomadaire du Gallipoli (le traversier plus important qui relie Burgeo à Ramea) pour les amener à Burgeo au besoin.  Les "stages" (cabanes de pêcheur, chacune avec son petit quai et son bateau) s'alignent le long de l'eau avant le village alors que de l'autre coté, une longue passerelle mène à l'incinérateur municipal.  Il fume doucement au-dessus d'un amas de déchets qui descend presque jusqu'à l'eau.  

Les maisons sont peu colorées et semblent disposées au hasard. Il n'y a pas de rues, donc pas d'axe naturel pour aligner les constructions. Chaque maison est placée au mieux, profitant de chaque replat. Les tuyaux d'eau et d'égout, à peine recouverts ou vaguement isolés apparaissent ici et là.

Nous nous sentons comme des intrus dans ce petit village.  Quelques passant nous saluent de la tête mais continuent leur chemin sans nous parler.  En quelques pas nous sommes sur le quai fédéral où un bateau de plaisance vient de s'amarrer.  Quelques pêcheurs parlent à son propriétaire et nous nous joignons à la conversation.  Le plaisancier vient de Halifax et il accompagne un bateau à voile qui pénètre dans la baie quelques instants plus tard.  Les plaisanteries commencent à fuser; en quelques minutes l'atmosphère se détend et c'est comme si nous étions de la famille.  L'arrivée du Marine Voyager qui dessert les villages côtiers de Burgeo à McCallum provoque une descente de tout le village sur le petit quai : retrouvailles familiales, livraison de marchandise, arrivée du courrier...

La glace est brisée, les conversations s'amorcent naturellement maintenant...  Comme le temps est beau, nous décidons assez rapidement de ne pas camper au village.  Nous apprenons qu'il est possible de trouver de beaux sites plus loin dans la baie très profonde.  Il y a également une plage assez exposée à Gulch Cove, un peu plus loin le long de la côte.  Nous allons au petit magasin du village, moins par besoin que par plaisir de faire connaissance.  Nous y retrouvons le couple que nous avions vu passer en bateau la veille au soir, à Fox Island.  La propriétaire, après avoir vécu à St.John's, est ici depuis 7 ans.  Son frère enseigne à la petite école.  Vingt élèves en tout la fréquentent, du jardin d'enfant à la fin du secondaire!  Nous achetons quelques bananes et une glace avant de repartir, déjà triste d'abandonner ces nouveaux amis, connus trop brièvement.  Nous nous rendons compte, trop tard, que nous aurions dû faire le plein d'eau potable.  Nous trouverons bien un ruisseau le long de la côte...

Les vagues nous appellent et nous tournons le dos à la baie pour faire face à la brise de mer qui s'engouffre entre les parois étroites.  Nous sortons avec la marée descendante.  Il est déjà presque 18 heures!

Grey River
Au large de Grey River


Avec un léger vent arrière et la houle qui nous porte, nous filons vers l'est sans parler, tous les deux absorbés par nos pensées et par le rythme des pagaies. Tout à coup j'entends Marie, à 3 m à ma droite, pousser un hurlement de toute la force de ses poumons.  Juste devant elle, l'eau est encore agitée d'un vaste remous. "Il... il a sauté, là, juste devant!!".  Un peu plus loin, j'aperçois une nageoire noire qui fend l'eau à toute vitesse, droit vers nous.  Puis tout à coup, deux dauphins font surface, leurs dos noirs bien arrondis au-dessus de l'eau. On entend distinctement le souffle de leur respiration.  Entre nos deux kayaks, sous l'eau, nous distinguons clairement deux autres torpilles nous dépasser, tournées de coté pour mieux nous regarder, les tâches claires du dessous de leur corps bien visibles.  Les dauphins font surface simultanément juste devant et replongent pour recommencer. Ça ne dure que quelques minutes mais nous sommes hypnotisés...  Ils repartent soudain, aussi vite qu'ils sont arrivés.  Nous restons pantois à chercher vainement l'endroit où ils referont surface. Plus tard, à l'aide d'un livre, nous concluons que ce sont probablement des dauphins à flancs blancs, nettement plus gros que les marsouins aperçus à Tadoussac ou le long de la côte du Maine.  Et surtout beaucoup plus curieux!

Quelques minutes plus tard, nous découvrons Gulch Cove, petite baie partiellement abritée par une barre rocheuse, couronnées par une belle plage de galets.  Nous vidons les kayaks et les tirons au-dessus des algues les plus desséchées et j'aplanis un espace pour la tente.  Nous n'avons pas le courage de mettre un souper en route... Allez, une fois n'est pas coutume! Ce soir ce sera un sac de chips et une bière, alors que la nuit tombe et que l'ombre des falaises refroidit rapidement l'air du soir.

Le Southeast Arm de la baie de Grey River se prolonge juste derrière Gulch Cove.  Le passage entre la Baie et la mer est possible selon un pêcheur de Grey River.  Vu de Gulch Cove, ce passage est loin d'être évident.  Ce qui pourrait être un portage facile sur la carte implique en réalité une bonne grimpe pour franchir le col entre deux pentes d'éboulis.

Gulch Cove, Grey River
Peu protégée des vagues du sud ou du sud-est,
Gulch Cove et sa plage rocailleuse ne sont accessibles
que lorsque la mer n'est pas trop forte.

Les galets de la plage sont recouverts de bois flotté et de débris divers.  Je renonce à faire un nettoyage... Entre les bouteilles et une ampoule en verre intacte (comment la mer peut-elle déposer une ampoule en verre sur une plage de rochers sans la casser?), entre les morceaux de casiers à homard et les bouts de cordes, je trouve un carton de lait dont les inscriptions sont entièrement rédigées en arabe et un petit pot à soupe instantané recouvert de caractères japonais.  Petits rappels que les grands bancs de Terre-Neuve ne sont pas si loins, attirant encore les bateaux usines du monde entier...

Dauphins

Comment expliquer le comportement des dauphins ? 

Est-ce que ces rencontres, apparemment fortuites, entre kayak et mammifères marins, ne seraient en réalité pas le fruit du hasard.  Qu'il s'agisse des petits rorquals et des rorquals communs que nous avons côtoyés près de Tadoussac, des globicéphales du Cap-Breton, des récits d'autres kayakistes décrivant des rencontres avec baleines bleues, baleines à bosse ou cachalot, ou de cette rencontre entre un Zodiac et un épaulard près de Rose-Blanche racontée par un plaisancier de Matane, comment ne pas être convaincu que ces contacts sont causés d'avantage par la curiosité de ces intelligents animaux que par la nôtre!  

Comment expliquer notre comportement ? Tout au long de notre rencontre avec ces dauphins curieux, nous n'avons pas arrêté pagayer... 

Pourquoi n'avons-nous pas eu le réflexe de faire des photos ? J'ai avec moi un appareil résistant à l'eau qui m'aurait même permis de faire une photo sous la surface! 

L'intensité de cette rencontre totalement inattendue ne nous lâche plus.  Nous en repassons le film mental en essayant de graver chaque détail dans notre mémoire...  Est-ce que les dauphins auraient eu un comportement différent si nos kayaks s'étaient arrêtés ?

Le reste de notre voyage ne nous a pas permis de répondre à cette question.  Nous avons revu des dauphins à plusieurs reprises mais ils ne sont jamais revenus nous voir de si près.

Photos : Marie Falquet
Conception et réalisation : J.M. Falquet, 2003
10.10.03