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Ciel
dégagé, vent léger et houle du sud-ouest. Premier quartier.
Après le petit déjeuner habituel (on ne s'en lasse pas), nous levons le camp sans oublier de préparer nos 2 litres d'eau chacun avec un peu de jus en poudre. Nous quittons Fox
Island à 10h10 en flottant sur une eau limpide qui nous permet de voir
clairement le fond à plus de 5 ou 6 m.
Sachant que nous arrivons
sur la partie la plus exposée de la côte et que les falaises
granitiques ne nous donnerons pas d'abris cet après-midi, nous faisons
une pause à 12h juste derrière West Point, à l'entrée de Bay de Vieux.
La houle qui contourne la pointe vient rouler sur les gros galets de la
plage. Le petit étang croupissant juste derrière elle grouille de
moustiques. C'est quand même mieux que des rochers battus par les
vagues. Nous sortons le sac réservé aux petits pic-nics du midi qui est placé dans le compartiment avant de mon kayak, facilement accessible mais bien au sec. Selon l'inspiration du jour, ce sera du poisson assaisonné en conserve (sardines au citron, maquereau au curry...), une barre énergie, des carrottes crues, une pomme et un peu de jus.
Nous repartons une heure plus tard et longeons les
falaises ininterrompues jusqu'à l'entrée de Grey River. Cette
ouverture étroite dans les falaises serait pratiquement invisible si ce
n'était de la bouée et du phare qui l'annoncent. Le village de
Grey River lui-même, blotti au pied d'une falaise boisée à deux
kilomètres à l'intérieur de ce canyon, est caché jusqu'au dernier
moment par la courbure du rivage. Nous nous collons à la rive pour
éviter le flot de la marée qui sort comme une rivière et nous profitons
du vent qui nous pousse pour avancer sans effort sur les
contre-courants.
Aucun signe de vie à première vue. Des bateaux de pêche sont
amarrés le long de la rive, du linge se balance sur un fil, un bruit de
moteur et, de plus près, des bruits de voix... Il est 15h passé
quand nous tirons les kayaks sur les cailloux sales de la rive à coté
du quai public. Une petite fille vient nous examiner avec
curiosité et nous adresse un déluge de questions presque
incompréhensibles tant
son accent est fort.

Grey River
Grey River abrite 110 habitants environ, avec
sa petite école, son église et son bureau de poste. Il n'y a ni
rue ni voiture à l'exception de deux camionnettes sur le quai.
Leurs chauffeurs profitent du passage hebdomadaire du Gallipoli (le
traversier plus important qui relie Burgeo à Ramea) pour les amener à
Burgeo au besoin. Les "stages" (cabanes de pêcheur, chacune avec
son petit quai et son bateau) s'alignent le long de l'eau avant le
village alors que de l'autre coté, une longue passerelle mène à
l'incinérateur municipal. Il fume doucement au-dessus d'un amas
de déchets qui descend presque jusqu'à l'eau.
Les maisons sont peu colorées et semblent disposées au hasard. Il n'y a pas de rues, donc pas d'axe naturel pour aligner les constructions. Chaque maison est placée au mieux, profitant de chaque replat. Les tuyaux d'eau et d'égout, à peine recouverts ou vaguement isolés apparaissent ici et là.
Nous nous sentons comme des intrus dans ce petit village.
Quelques passant nous saluent de la tête mais continuent leur chemin
sans
nous parler. En quelques pas nous sommes sur le quai fédéral où
un bateau de plaisance vient de s'amarrer. Quelques pêcheurs
parlent à son propriétaire et nous nous joignons à la
conversation. Le plaisancier vient de Halifax et il accompagne un
bateau à voile qui pénètre dans la baie quelques instants plus
tard. Les
plaisanteries commencent à fuser; en quelques minutes l'atmosphère se détend et c'est comme si nous étions de la famille. L'arrivée du Marine Voyager qui
dessert les villages côtiers de Burgeo à McCallum provoque une descente
de tout le village sur le petit quai : retrouvailles familiales,
livraison de marchandise, arrivée du courrier...
La glace est brisée, les conversations s'amorcent naturellement
maintenant... Comme le temps est beau, nous décidons assez
rapidement de ne pas camper au village. Nous apprenons qu'il est
possible de trouver de beaux sites plus loin dans la baie très
profonde. Il y a également une plage assez exposée à Gulch Cove,
un peu plus loin le long de la côte. Nous allons au petit magasin
du village, moins par besoin que par plaisir de faire
connaissance. Nous y retrouvons le couple que nous avions vu
passer en bateau la veille au soir, à Fox Island. La
propriétaire, après avoir vécu à St.John's, est ici depuis 7 ans.
Son frère enseigne à la petite école. Vingt élèves en tout la
fréquentent, du jardin d'enfant à la fin du secondaire! Nous
achetons quelques bananes et une
glace avant de repartir, déjà triste d'abandonner ces nouveaux amis,
connus trop brièvement. Nous nous rendons compte, trop tard, que
nous aurions dû faire le plein d'eau potable. Nous trouverons
bien un ruisseau le long de la côte...
Les vagues nous appellent et nous tournons le dos à la baie pour faire
face à la brise de mer qui s'engouffre entre les parois étroites.
Nous sortons avec la marée descendante. Il est déjà presque 18
heures!

Au
large de Grey River
Avec un léger vent arrière et la houle qui nous porte, nous filons vers
l'est sans parler, tous les deux absorbés par nos pensées et par le
rythme des pagaies. Tout à coup j'entends Marie, à 3 m à ma droite,
pousser un hurlement de toute la force de ses poumons. Juste
devant elle, l'eau est encore agitée d'un vaste remous. "Il... il a
sauté, là, juste devant!!". Un peu plus loin, j'aperçois une
nageoire noire qui fend l'eau à toute vitesse, droit vers nous.
Puis tout à coup, deux dauphins font surface, leurs dos noirs bien
arrondis au-dessus de l'eau. On entend distinctement le souffle de leur
respiration. Entre nos deux kayaks, sous l'eau, nous distinguons
clairement deux autres torpilles nous dépasser, tournées de coté pour
mieux nous regarder, les tâches claires du dessous de leur corps bien
visibles. Les dauphins font surface simultanément juste devant et
replongent pour recommencer. Ça ne dure que quelques minutes mais nous
sommes hypnotisés... Ils repartent soudain, aussi vite qu'ils
sont arrivés. Nous restons pantois à chercher vainement l'endroit où ils referont surface. Plus tard, à l'aide d'un livre, nous concluons que ce sont probablement des dauphins à flancs blancs,
nettement plus gros que les marsouins aperçus à Tadoussac ou le long de
la côte du Maine. Et surtout beaucoup plus curieux!
Quelques minutes plus tard, nous découvrons Gulch Cove, petite baie
partiellement abritée par une barre rocheuse, couronnées par une belle
plage de galets. Nous vidons les kayaks et les tirons au-dessus
des algues les plus desséchées et j'aplanis un espace pour la
tente. Nous n'avons pas le courage de mettre un souper en route... Allez, une fois n'est pas coutume! Ce soir ce sera un sac de chips et une bière, alors que la nuit tombe et que l'ombre
des falaises refroidit rapidement l'air du soir.
Le Southeast Arm de la baie de Grey River se prolonge juste derrière
Gulch Cove. Le passage entre la Baie et la mer est possible selon
un pêcheur de Grey River. Vu de Gulch Cove, ce passage est loin
d'être évident. Ce qui pourrait être un portage facile sur la
carte implique en réalité une bonne grimpe pour franchir le col entre
deux pentes d'éboulis.

Peu protégée des vagues du sud
ou du sud-est, Gulch Cove et sa
plage rocailleuse ne sont accessibles
que lorsque la mer n'est pas
trop forte.
Les galets de la plage sont recouverts de bois
flotté et de débris divers. Je renonce à faire un nettoyage...
Entre les bouteilles et une ampoule en verre intacte (comment la mer
peut-elle déposer une ampoule en verre sur une plage de rochers sans la
casser?), entre les morceaux de casiers à homard et les bouts de
cordes, je trouve un carton de lait dont les inscriptions sont
entièrement rédigées en arabe et un petit pot à soupe instantané
recouvert de caractères japonais. Petits rappels que les grands
bancs de Terre-Neuve ne sont pas si loins, attirant encore les bateaux
usines du monde entier...
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Dauphins
Comment expliquer le comportement des dauphins
?
Est-ce que ces
rencontres, apparemment fortuites, entre kayak et mammifères marins, ne
seraient en réalité pas le fruit du hasard. Qu'il s'agisse des
petits
rorquals et des rorquals communs que nous avons côtoyés près de
Tadoussac, des globicéphales du Cap-Breton, des récits d'autres
kayakistes décrivant des rencontres avec baleines bleues, baleines à
bosse ou cachalot, ou de cette rencontre entre un Zodiac et un épaulard
près de Rose-Blanche racontée par un plaisancier de Matane, comment ne
pas être convaincu que ces contacts sont causés d'avantage par la
curiosité de ces intelligents animaux que par la nôtre!
Comment expliquer notre comportement ? Tout au long de notre rencontre
avec ces dauphins curieux, nous n'avons
pas arrêté pagayer...
Pourquoi n'avons-nous pas eu le réflexe de
faire des photos ? J'ai avec
moi un appareil résistant à l'eau qui m'aurait même permis de faire une
photo sous la surface!
L'intensité de cette rencontre totalement
inattendue ne nous lâche plus. Nous en repassons le film mental
en
essayant de graver chaque détail dans notre mémoire... Est-ce que
les
dauphins auraient eu un comportement différent si nos kayaks s'étaient
arrêtés ?
Le reste de notre voyage ne nous a pas permis
de répondre à cette question. Nous avons revu des dauphins à
plusieurs reprises mais ils ne sont jamais revenus
nous voir de si près.
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